Mademoiselle seule

Mademoiselle a décidé qu’elle sortirait de sa solitude. Elle attend : elle a mis son chapeau jaune pour qu’il puisse la reconnaître dès son entrée dans le café. Elle a délibérément pris de l’avance pour ne pas le manquer et surprendre ainsi son premier regard. Elle a choisi d’imaginer dans le café, l’émotion de leur rencontre. Elle est sereine, elle sait qu’il viendra : leur correspondance lui permet de l’espérer. Cela fait maintenant deux ans, que chaque semaine, elle se délecte de ses mots à lui, qui la désirent et lui font percevoir un nirvana amoureux. Elle ne doute pas, sûre de ses choix pour ce rendez-vous. Rien ne pourra affecter la confiance qu’elle a de ce futur proche et qui sera, elle en est sûre, tellement enivrant. Son choix sur l’homme qu’elle aime par écrit, sera celui de sa vie ! Mais son imagination pleine de réalité, de confiance, ne lui fait pas remarquer le temps qui passe. Seul le serveur, venu lui annoncer qu’ils allaient fermer, la renvoie à sa triste solitude. Sa naïveté sur le futur qu’elle réalisait si certain, la fait ployer sous le fardeau de ses fantasmes et de ses rêveries. Et si ce coup du sort pouvait la projeter vers un avenir réel, qu’elle n’avait pas conçu dans sa tête. Elle ne voit, alors, plus que le serveur, elle jette son dévolu sur lui, puisque sa certitude tenait à repartir en couple de ce café où elle était rentrée seule, avait attendu seule, imaginée seule. Son hardiesse d’alpaguer le seul homme de l’endroit la surprend, mais la conforte également dans sa détermination de rencontrer, après ses pérégrinations intellectuelles, la moitié de sa vie. Elle ose et remercie son destin réel de lui offrir de ne plus vivre dans la solitude de ses seules pensées. Le serveur, après avoir fermé le café, la prend tendrement par le bras. Ils sortent à deux, elle disant adieu à, feu, sa solitude.