4 807

« Bravo ! L’ascension du Mont-Blanc, c’est chose faite ! Quelle sera la prochaine ? A quand celle de l’Everest ? » Malgré ses engelures, Pierre voulait à nouveau jeter le dé du hasard de l’alpinisme. Sa femme épuisée, qui s’était pourtant mise en devoir de l’accompagner dans cette expédition et avait, donc, entrepris un long entraînement physique, lui répondit du tac au tac : « Tu me fais suer et je suis polie ! ». Elle voulait aiguiser son penchant à le refreiner, même si elle passait son temps à ne vivre que ses projets à lui.

Tandis qu’elle continuait de grommeler sur les ambitions sportives de son vieux mari, elle l’entendit alpaguer une autre femme d’un : «  C’est pas vrai, toi ici ! ». La femme, tout d’abord étonnée de se voir de cette manière interpellée par cet homme, se rendit à l’évidence, une fois qu’il eut retiré tout son barda de sa tête, que ce fut son amant, le temps de l’ « Ephémère Papillon », comme ils avaient nommé « leur » moment : Elle, partie en voyage en France lors des événements de mai 68, usant ses souliers sur les pavés du Boulmich, était tombée nez à nez avec Pierre. Pourquoi leurs regards, leurs corps, les temps agités de la presque révolution avaient fait d’eux des amants de l’Instant ?

Quand Suzie l’avait, enfin, reconnu ici à 4 807m, avec cette femme replète, âgée, elle avait senti qu’elle ne devait pas faire durer cette rencontre inopinée, de peur de perdre ce souvenir Idéal. Elle lui lança, alors, en se dirigeant vers la descente « Passe me voir à l’occasion ! »